Je pensais être préparé.
J’avais vu des photos du Bisse du Torrent-Neuf à Savièse.
Je savais qu’il était accroché à la montagne.
Je savais qu’il y avait des passerelles suspendues.
Mais rien ne prépare vraiment à la première impression. Le sentier avance tranquillement dans la forêt avec le bruit du bisse qui coule.
Puis, presque sans prévenir juste après la première buvette des Vouasseurs, le vide apparaît tout d’un coup à travers les sapins. Le chemin est quand même bien protégé par des barrières en bois.
Et soudain, les premières passerelles suspendues.
De longues structures métalliques accrochées au-dessus des gorges, avec des dizaines de mètres de vide sous les pieds.
On avance doucement. On regarde devant soi… puis un peu moins en bas.
Même sans avoir particulièrement peur du vide, il y a ce petit moment où le cerveau te rappelle que tu es littéralement suspendu au-dessus d’un précipice par quelques câbles. Et c’est justement ça qui rend le lieu si marquant.
Ce qui rend l’endroit encore plus fascinant, c’est de comprendre ce qu’on est en train de traverser.
Le Torrent-Neuf est construit dès 1430 par les habitants de Savièse pour amener davantage d’eau sur le coteau saviésan afin d’irriguer les cultures et les prairies situées plus haut sur le versant. Mais l’histoire commence probablement avant. Bien avant le XVe siècle, un ancien canal, appelé Croué Torin — le “mauvais torrent” — amenait déjà l’eau de la vallée de la Morge. Son débit restait toutefois insuffisant pour répondre aux besoins grandissants.
Alors les habitants ont vu plus grand. Beaucoup plus grand.
Quand on marche ici aujourd’hui, une question revient souvent : Comment ont-ils réussi à construire ça ?
À certains endroits, cela paraît presque impossible (comme le fameux passage des Branlires)
Au XVIe siècle, le tracé est encore modifié afin d’augmenter le débit du bisse. Cela implique notamment le passage des impressionnantes parois des Branlires, où le canal devait littéralement s’accrocher à la falaise grâce à des structures de bois appelées boutzets, dont certains vestiges sont encore visibles.
Au XVIIIe siècle, un passage suspendu effondré est remplacé par le tunnel du Moujerin.
Pendant près de cinq siècles, le Torrent-Neuf fera vivre toute une région. Puis, le 28 avril 1934, l’eau y coule pour la dernière fois. Après une ultime saison, le bisse est abandonné et remplacé par le tunnel du Prabé, inauguré en 1935.
Aujourd’hui, les célèbres passerelles suspendues permettent de redécouvrir ce tracé spectaculaire en toute sécurité.
Et quand on traverse ces parois vertigineuses, on mesure encore mieux l’audace qu’il fallait pour construire et entretenir un tel ouvrage il y a plusieurs siècles.
Puis il y a le silence. Le bruit de l’eau. Le vent contre la roche. Les falaises immobiles.
On ralentit naturellement.
Je crois que c’est ce que j’ai préféré : Ce mélange étrange entre beauté, légère appréhension… et admiration.
Pour moi, le Bisse du Torrent-Neuf, c’est exactement ça : Une balade où l’on alterne entre émerveillement… et léger frisson au moment de traverser les passerelles suspendues. Un lieu où l’on comprend jusqu’où les Valaisans étaient prêts à aller pour faire vivre leur terre.
Pourquoi ça compte vraiment en Valais :
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